Alain, le grand Maitre Maboulpen

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Manipulation et parole perverse – L’autre, cet objet

Bande Originale de ce billet « Les mots » : « (…) y’a des mots c’est des couteaux (…) »

Dans la violence psychologique, l’emprise, le harcèlement moral et la perversion narcissique on trouve l’inversion du vrai et du faux, l’omniprésence des arguments d’autorité basés sur la « vérité »‘, la difficulté à croire que « c’est vrai », l’omniprésence du mensonge qui se fait passer pour vrai.

« Le langage est perverti. Chaque mot cache un malentendu qui se retourne contre la victime désignée. » M.-F. Hirigoyen.

La violence psychologique

Elle consiste en une série d’attitude et de propos qui visent à dénigrer et à nier la façon d’être, ou l’être, d’une autre personne, avec pour intention et/ou pour effet de déstabiliser, de blesser cet autre. La particularité de la violence psychologique perverse, comme façon d’être en relation, est que cette attitude et ces actions ne sont pas suivies de regrets ou d’excuses. Pour celle ou celui qui l’exerce, la violence psychologique est déniée, invisible voire inavouable. La négation de l’autre passe par la considération de celui-ci comme objet.

La fatigue émotionnelle qui découle de la violence psychologique, du climat général de ‘négation de l’autre’, notamment dans ses émotions et ressentis, est renforcée par le caractère insidieux et durable dans lequel ce mode relationnel peut s’installer.

« Ces agressions relèvent d’un processus inconscient de destruction psychologique, constitué d’agissements hostiles évidents ou cachés, d’un ou de plusieurs individus, sur un individu désigné, souffre-douleur au sens propre du terme. Par des paroles apparemment anodines, par des allusion, des suggestions ou des non-dits, il est effectivement possible de déstabiliser quelqu’un, ou m^me de le détruire, sans que l’entourage intervienne. Le ou les agresseurs peuvent ainsi se grandir en rabaissant les autre, et aussi s’éviter tout conflir intérieur ou tout état d’âme en faisant porter à l’autre la responsabilité de ce qui ne va pas. (…) Pas de culpabilité, pas de souffrance. Il s’agit là de perversion au sens de la perversion morale. (…) Cela ne devient destructeur que par la fréquence et la répétition dans le temps. Ces individus ne peuvent exister qu’en « cassant » quelqu’un : il leur fait rabaisser les autres pour acquérir une bonne estime de soi, et par là même acquérir le pouvoir, car ils sont avides d’admiration et d’approbation. Ils n’ont ni compassion ni respect pour les autres puisqu’ils ne sont pas concernés par la relation. Respecter l’autre, c’est le considérer en tant qu’être humain et reconnaître la souffrance qu’on lui inflige. « , M.-F. Hirigoyen.

L’emprise

Elle consiste en la préparation psychologique destinée à soumettre l’autre, à le contrôler, à établir un pouvoir sur lui/elle, et s’apparente à un abus psychologique, à un viol psychologique.

Il ne s’agit pas moins qu’assujettir autrui, par des moyens subtils, répétitifs, voilés et ambigus et c’est en cela qu’ils sont efficaces. Sous couvert de confidence, d’aveu, à travers des mots qui paraissent sincères et corrects, « de l’extérieur » il s’agit de disqualifier l’autre (humiliations, malveillance), d’instaurer un contrôle, voire de détruire l’autre. Pernicieux et amoraux, « à petites touches déstabilisantes », ces moyens s’apparentent à un conditionnement, voire à un « lavage de cerveau ».

Chez la victime de l’emprise, les points d’entrée possibles, les accroches possibles peuvent être multiples : la confiance, l’empathie, la bienveillance, la naïveté, la faiblesse (on parle souvent d’abus de faiblesse en situation d’emprise et de harcèlement moral),…

Pour aller plus loin :

Les ouvrages de Marie-France Hirigoyen, notamment « Le Harcèlement moral – La violence perverse au quotidien »

Le site Contre la violence psychologique et ses multiples témoignages – La manipulation et le harcèlement moral sont des violences psychologiques pouvant mener à la destruction d’une personne.’

‘L’Emprise – Tuer pour ne pas mourir’

lemprise

Extraits

« comprendre pourquoi ces femmes ne partent pas »

« on a rien à cacher, la vérité est notre meilleur allié »

« tu n’a rien à craindre tout le monde me connaît ici »

« on de la peine à le croire – c’est la vérité »

« je te jure »

« qu’est-ce que tu cherches ? – Des certitudes, dans ce qu’elle nous dit, rien n’est clair »

« mais si ça se trouve, c’est vrai »

Harcèlement moral

Il consiste en des violences récurrentes, et c’est la récurrence elle-même qui est une violence : paroles humiliantes, flux de parole recouvrant l’autre, regards méprisants, tonalité menaçante, chantage, victimisation, attaque à l’estime de soi de la victime.

« Par harcèlement sur le lieu de travail, il faut entendre toute conduite abusive se manifestant notamment par des comportements, des paroles, des actes, des gestes, des écrits, pouvant porter atteinte à la personnalité, à la dignité ou à l’intégrité physique ou psychique d’une personne, mettre en péril l’emploi de celle-ci ou dégrader le climat de travail.

(…) De toutes ces agressions, on ne meurt pas directement, mais on perd une partie de soi-même. on revient chaque soir, usé, humilié, abîmé. Il est difficile de s’en remettre. » M.-F. Hirigoyen.

Chaque remarque, geste, regard, en soi, peut être considéré comme anodin, mais c’est le quotidien de leur accumulation qui épuise et qui fait douter la victime d’elle-même1. Et la victime du harcèlement devient le présumé coupable : quoi qu’elle fasse ou dise, cela sera retenu contre elle par son agresseur.

Les leviers du harcèlement sont en particulier2 :

1. Le contrôle de la victime

« surveiller quelqu’un de manière malveillante avec l’idée de le dominer et de le commander. On veut tout contrôler pour imposer la façon dont les choses doivent être faites »

J’irai même jusqu’à dire qu’il s’agit de contrôler la manière dont la réalité doit être perçue par la « victime », sans lien avec l’idée de vérité des faits. D’où cette idée de « lavage de cerveau ». Il y a manipulation du réel de l’autre, et aucun intérêt pour la vérité, tant que la construction imposée est plausible et non décelable dans son mensonge.

Mensonge – faire du réel ce que l’on veut, croire à ses propres mensonges

Rumeurs – faire de l’autre, du réel l’objet de ses fantasmes

L’hyper-contrôle, la surveillance exercée, la malveillance continue génère le manque d’oxygène.

2. L’isolement de la victime

Le harcèlement moral passe par un isolement de la victime afin d’assurer l’absence de contact direct avec ce dont / le monde dont il est question de construire une représentation. Le/la harceleur.se doit s’assurer de rester en position de filtre par rapport à l’extérieur, par rapport au réel.

Une énergie considérable peut être dépensée par le/la harceleur.se pour conserver cette place d’intermédiaire, pour garder le contrôle, pour éviter que la manipulation ne s’effondre.

3. Acculer la victime par l’attribution d’intentions non fondées (suspicion, comportement jaloux,…)

La succession des procédés suivants contribue au harcèlement moral : procès d’intentions, crises de jalousie, demandes permanentes de justification, etc.

4. Répétition, usure, trop plein

La victime finit par ressentir un manque d’oxygène, l’impression d’être prise au piège, entravée dans ses mouvements.

L’usure, la répétition consiste justement à ne pas laisser l’autre respirer, par « la répétition à satiété » d’un message (le harceleur le répète autant à lui-même qu’à sa victime jusqu’à que ce message devienne la réalité par l’abaissement de la garde, par l’usure, par la résignation)

Le flot de parole génère par exemple l’occupation de la disponibilité de l’autre, la médisance répétée remodèle le réel par les mot, « met en tête », « fait croire » à un réel qui n’est que celui de celui qui aimerait que ce réel soit la réalité, et qui réalise dans la tête des autres, qui immisce dans la tête des autres sont fantasme, par la manipulation.

5. Demande d’hyper-disponibilitéversus absence de disponibilité

Le harceleur demande une disponibilité totale à sa victime, et oppose en retour une indisponibilité à l’autre  : « je suis surbooké », « je n’ai pas le temps de t’écouter, de faire ce que tu me demandes », mais je te noie dans mon flot de parole, de demandes, d’informations, d’exigences,…

La perversion narcissique : réduire l’autre à néant

Les mots pervers ne s’ancrent pas dans le réel et amènent la victime à oublier même qui elle est

 Ce qui compte pour le harceleur, c’est ce qu’il veut dire, faire croire, faire circuler, indépendamment de la véracité.

L’autre est un fantasme au service de cette construction du réel qui vient nourrir l’égo du harceleur. Celui-ci est déconnecté du réel, il vit dans un sentiment d’impunité, qui rend possible l’absence de nécessité pour son discours d’être vrai : ce discours se fait passer pour vrai et cela est suffisant, en tout impunité –  « c’est sa parole contre celle de la victime »3, et le harceleur se positionne souvent en place dominante, et socialement protégée pour le faire. La victime est en position de faiblesse et sa parole, même si elle dit le vrai, vaut moins.

« l’enjeu de la violence est toujours la domination »

« Le point commun de ces situations est que c’est indicible : la victime, tout en reconnaissant sa souffrance, n’ose pas vraiment imaginer qu’il y a eu violence et agression. un doute persiste parfois : « Est-ce que ce ne serait pas moi qui inventerais tout cela, comme certains me le suggèrent ? » Quand elle ose se plaindre de ce qui se passe, elle a le sentiment de mal le décrire, et donc de ne pas être entendue. » M.-F. Hirigoyen.

Il s’agit de détruire l’autre, symboliquement ou non, en tant que personne. Chez le pervers narcissique, il y a même une jouissance à dominer l’autre, à observer l’autre dans sa soumission.

« La perversité ne provient pas d’un trouble psychiatrique mais d’une froide rationalité combinée à une incapacité à considérer les autres comme des êtres humains. (…) il s’agit de « prédation » c’est-à-dire d’un acte consistant à s’approprier la vie. » M.-F. Hirigoyen.

A l’inverse d’un conflit entre deux personne, la violence psychologique perverse écrase la victime de celle-ci dans une asymétrie. Lors d’un conflit, l’identité de celui auquel on s’oppose reste à l’inverse préservé : il reste respecté en tant qu’individu, malgré le désaccord. La violence perverse est également distincte de l’agression : la première est insidieuse et répétitive, la seconde, ponctuelle et plus ouverte.

« J’ai choisi délibérément d’utiliser les termes agresseur et agressé, car il s’agit d’une violence avérée, même si elle est occulte et tend à s’attaquer à l’identité de l’autre, et  à lui retirer toute individualité. C’est un processus réel de destruction morale, qui peut conduire à la maladie mentale ou au suicide. » M.-F. Hirigoyen.

Ces distorsions du réel se font au détriment de l’autre, en tant qu’être : il n’est qu’objet et en cela est nié en tant que sujet. Cette négation de l’autre dans son être est d’autant plus violente que la victime présente une faille narcissique,, une faiblesse, qui est la brèche de l’emprise perverse : le contextuel rejoint dangereusement le constitutif, d’où l’enjeu vital de la conquête d’une parole juste sur ce qui est en train de se passer dans la relation toxique, pour en sortir.

« Dans la violence (…), l’autre est empêché de s’exprimer. Il n’y a pas de dialogue »

« Cela débute par un abus de pouvoir, se poursuit par un abus narcissique au sens où l’autre perd toute estime de soi (…) » M.-F. Hirigoyen.

Le refus de dialogue provient de l’incapacité du harceleur pervers à rentrer en discussion avec l’autre sur un mode horizontal, l’interlocuteur n’étant pas légitime, valable, voir n’existant pas en tant qu’interlocuteur, puisque seulement objet de ses désirs et fantasmes de toute-puissance.

Dès lors toute résistance, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas soumission au pouvoir exercé, est insupportable car incontrôlable et peut provoquer une « rage narcissique« .

La parole vraie et entendue de la victime est dès lors vitale pour reconquérir son statut d’être, de sujet et pour ne pas être tuée comme sujet, pour ne pas devenir qu’objet de la manipulation de celui qui exerce cette violence, cette négation insupportable.

Références

Le Harcèlement Moral : la violence perverse au quotidienMarie-France Hirigoyen, Le Harcèlement Moral : la violence perverse au quotidien1998, Éditions La Découverte & Syros
Malaise dans le travail, harcèlement moral : déméler le vrai du fauxMarie-France Hirigoyen, Malaise dans le travail, harcèlement moral : déméler le vrai du faux2001,Éditions La Découverte & Syros
Femmes sous emprise, les ressorts de la violence dans le coupleMarie-France Hirigoyen, Femmes sous emprise, les ressorts de la violence dans le couple2005, Oh ! éditions
Les nouvelles solitudesMarie-France Hirigoyen,Les nouvelles solitudes2007, Éditions La Découverte & Syros
Abus de faiblesse et autres manipulationsMarie-France Hirigoyen, Abus de faiblesse et autres manipulations2012, Éditions JC Lattès
Que sais-je : Le harcèlement moral au travailMarie-France HirigoyenQue sais-je : Le harcèlement moral au travail2014, Presse Universitaires de France
La perversion narcissique, Revue française de psychanalyse 2003/3 (Vol. 67). 336 pages. ISSN : 0035-2942.
ISSN en ligne : 2105-2964. ISBN : 9782130535645.
Lien : <https://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2003-3.htm>.

Pour citer cet article

Faury, Mélodie (22 juillet 2015) “Manipulation et parole perverse – L’autre, cet objet”. Espaces réflexifs [carnet de recherche]. Consulté le ….  https://reflexivites.hypotheses.org/7550

  1. « avoir à l’usure » []
  2. perspectives choisies de manière subjective []
  3. Double peine des victimes – Violence psychologique / Harcèlement moral – « La victime face aux tiers – Le risque de la double peine » http://cvpcontrelaviolencepsychologique.com/2015/04/15/la-victime-face-aux-tiers-le-risque-de-la-double-peine/ … []

 

 

Source:
http://www.institutdevictimologie.fr

Institut de Victimologie

L’EMPRISE PSYCHOLOGIQUE

ou le Vampirisme au quotidien

Ce texte postule l’existence d’un “système agresseur” qui permet la pérennisation des processus de domination dont les enfants, notamment, sont victimes. Ce système repose sur une implacable mécanique sacrificielle et déborde largement le domaine de la protection de l’enfance pour s’inscrire dans un système idéologique nécessitant une analyse philosophique de toutes les formes de domination.

D’une façon générale, les stratégies du système agresseur et de ses émules, sont les mêmes quel que soit le champ dans lequel elles se déploient. On les décrit sous le titre générique d’emprise totalitaire, laquelle est une relation de domination destinée à détruire “l’autre” considéré comme une simple chose, au moyen de stratégies et de manipulations plus ou moins subtiles.

L’emprise constitue toujours un meurtre psychique… parfois évident : maltraitance physique, psychologique, sexuelle, négligences ; violences conjugales ; viols pédophiliques ; harcèlement sexuel ; entreprises totalitaires (État, sectes totalitaires, génocides) ; mais souvent, il s’agit d’un crime parfait, difficile à prouver, rarement puni : enfant “parfait”, idolâtré, mais en réalité immolé sur l’autel de l’ancestralité et à jamais incapable de penser par lui-même ; entreprise de déstabilisation industrielle ou politique ; harcèlement psychologique au travail ou ailleurs. Les exemples littéraires abondent. Personnellement je viens de tenter de faire une relecture du roman de Bram Stoker. Les ouvrages de Hannah Arendt, Alice Miller, de Paul-Claude Racamier, Giovanna Stoll et Maurice Hurni, Marie-France Hirigoyen, sont particulièrement éclairants. Les stratégies perverses se déploient dans les dimensions interpersonnelles, familiales, sociales et politiques.

Je commencerai par le brouillage et tenterai de réfléchir au débrouillage, nécessaire pour lutter contre les processus de domination.

Brouillage

Je laisserai de côté les crimes évidents pour insister sur les stratégies d’embrouille, d’emprise et de domination, qui sont d’autant plus redoutables que le pervers que j’appellerai “Vampire” en hommage à Bram Stoker, est habile, beau parleur, toujours bien conseillé.

Invisible dans le miroir, incapable de se remettre en question, il ignore tout sentiment de culpabilité.

Habile à œuvrer dans l’ombre, toujours masqué, il se déplace entouré par un nuage de fumée que lui-même suscite et par conséquent sans feu.

Il établit une relation d’emprise en utilisant, pendant le temps qui sera nécessaire, la séduction au sens biblique… avant de dévoiler ses véritables intentions destructrices.

Mais avant d’y parvenir, il se livre à toutes sortes de manipulation. Dans toute entreprise totalitaire, le secret est promu au rang de politique familiale ou institutionnelle. La proie n’obtient jamais la moindre explication. Pour mieux détruire, l’agresseur ne dévoile jamais ses batteries. Il fonctionne comme les terrifiantes polices secrètes des régimes totalitaires. Il sait admirablement faire alterner les périodes d’accalmie qui annoncent de redoutables orages.

L’isolement est une stratégie idéale pour porter, sans risque, une attaque. Les pères incestueux déploient des trésors de perversité pour isoler leur victime. Ils sont également experts pour monter les membres de la famille les uns contre les autres, attiser les antagonismes, colporter des rumeurs, divulguer des faux secrets, faire et défaire les alliances de circonstance, selon le vieil adage : “Il faut diviser pour mieux régner” qu’utilise tout “bon décideur”, où qu’il sévisse. Le vampire utilise, sans la moindre difficulté, le mensonge éhonté et les promesses mensongères, qu’il profère avec un aplomb formidable, “pour la bonne cause”… la sienne. Il culpabilise subtilement sa victime qu’il parvient toujours à faire douter. Il trouve toujours d’excellentes justifications pour expliquer ses crimes. Il est passé maître dans l’art de la rhétorique perverse. Il manie, avec maestria, l’art du “double lien” face auquel il est impossible de se décider. On peut illustrer cette redoutable technique avec “Fous-Le-Camp”, le nom du célèbre chien d’Yves Robert ou avec celui que choisit l’astucieux Ulysse pour embrouiller Cyclope : “Vient ici, Fous-Le-Camp !” “Si je te bats, c’est pour ton bien…” surenchérit Alice Miller. Même technique du père incestueux qui déclare à sa fille : “Mais tu as raison ma chérie, écoute ton copain, porte plainte contre moi et surtout… n’oublie pas d’acheter des fleurs pour enterrer ta mère.” Qui oserait prétendre qu’il fait pression sur sa proie ? Elle pourrait certes refuser ses avances sexuelles et le dénoncer, mais elle briserait sa mère et se retrouverait placée à la DDASS… si toutefois “on” la croit.

Le renversement des accusations constitue une tactique perverse bien rodée : la signature du vampire. Le “vertueux père incestueux”, membre d’honneur d’une association de pères en colère, reporte systématiquement la responsabilité de son acte criminel sur sa victime, prétendument vicieuse, séductrice, perverse “polymorphe” ou en dénonçant l’attitude de sa victime, ou encore la consommation d’alcool, le travail, la fatigue.

La règle d’or de toute entreprise totalitaire, qu’elle soit interpersonnelle, familiale, sociale ou politique, consiste à ne jamais tenir compte de la réalité. “Les faits dépendent entièrement du pouvoir de celui qui peut les fabriquer” écrit Hannah Arendt. Les réponses toutes faites et les raisonnements simplistes sont plus flatteurs que la complexité désespérante, plus prompte à apporter des fausses solutions. L’économie stagnerait-elle ? La faute en incombe à l’immigration, à l’impérialisme américain, à la pensée unique, aux 35 heures, à la droite, à la gauche. Cette surenchère permanente est la condition de survie de tout mouvement totalitaire. Le moindre arrêt de mouvement pourrait stimuler la réflexion, permettre une remise en question : la pensée est en effet l’ennemi suprême de la perversion. L’exclusion sous toutes ses formes : emprisonnements abusifs, lynchages, campagne de déstabilisations, rumeurs, mauvais procès, campagnes de presses, meurtres… constitue l’arme suprême des entreprises totalitaires qui font régner la terreur pour s’imposer : en fait, “le totalitarisme a découvert un moyen de dominer et de terroriser les êtres humains de l’intérieur”.

Les victimes qui percent les intentions criminelles des agresseurs ont le plus grand mal à être reconnues, entendues. Elles passent régulièrement pour folles, menteuses, paranoïaques, à tort persécutées. Il n’est pas anodin d’être confronté à l’impensable : personne ne peut aisément concevoir le Mal absolu, surtout lorsqu’un être cher est directement impliqué. Il est difficile de dénoncer ses parents, son supérieur hiérarchique, un chef d’entreprise, un homme politique. Il est risqué d’affronter les puissants. Pour se défendre ou pour le plaisir de “tuer”, les vampires savent porter des accusations sans preuve avec force et conviction. Les nuances n’existent pas. Ils hissent l’amalgame au rang de vérité. Ils savent que les braves gens pensent qu’il n’y a pas de fumée sans feu… bien que, rappelons-le, Dracula “se déplace avec un nuage de fumée que lui-même suscite”. Rien de tel dans certaines associations françaises qui accueillent les pères qui, dans le cadre de procédures de divorce, seraient victimes de fausses allégations d’agressions sexuelles. Selon Bernard Fillaire, célèbre pour ses livres sur le totalitarisme sectaire : “à l’association SOS Papa se tiennent des réunions fausses allégations d’attouchements sexuels : les animateurs font parler les nouveaux. Il faut que ça sorte ! Dans cette permanence, il n’y a même pas la place pour un très petit feu. C’est le seul lieu où un père sait, les premières semaines suivant l’accusation, que sa parole ne sera pas remise en cause. Et même si rien ne garantit qu’il n’y a pas un coupable dans l’assemblée, ce qui les réunit est la force avec laquelle ils affirment leur innocence et leur droit de voir librement leur enfant”. Nous craignons en effet que des pervers contaminent ces commissions, mais qu’importe puisqu’on y affirme bien haut son innocence et son désir de voir librement son enfant pour… le dévorer tranquillement, peut-être.

Décodage

On ne lutte pas contre la violence par la violence… mais par l’analyse des facteurs qui la pérennisent. Certes ! Mais il est possible de renoncer, par lâcheté, à lutter contre toutes les stratégies totalitaires, dures ou molles, en restant dans le cercle des indifférents. On tire de judicieuses leçons de l’histoire récente des pestes brunes et rouges du XXe Siècle. Les pays démocratiques ne purent pas rester indifférents à la montée du nazisme. Pensons aux conséquences des tristes accords de Munich signés par Chamberlain et Daladier le 30 septembre 1938. Pour éviter un conflit généralisé, la France et l’Angleterre donnaient leur aval à l’invasion des Sudètes. Seule concession d’Hitler : les Tchèques auront dix jours pour évacuer les territoires annexés.

Les personnes qui doutent frileusement qu’un certain totalitarisme règne dans certaines familles toxiques, les institutions, la politique économique mondiale, pourraient réfléchir aux risques que ces démissions leur font courir. Les personnes qui ont appris à se soumettre sans réfléchir s’inclinent devant l’autorité des puissants, laquelle symbolise l’autorité familiale… qu’on ne discute pas. Ce n’est pas pour rien que les régimes totalitaires embrigadent les jeunes, comme le font les sectes et les partisans d’un certain type d’éducation. D’autres pensent qu’il n’y a pas de fumée sans feu… ils ignorent tout du vampirisme, évidemment : les victimes de la Shoah l’auraient-elles mérité… un peu… juste un tout petit peu ? Inadmissible n’est-ce pas ?

Les enseignements de cette triste période indiquent qu’il existe deux solutions raisonnables : la fuite ou la résistance. Certains quittèrent l’Allemagne, changèrent de patronyme. Qui leur donnerait tort ? D’autres choisirent de résister. Il n’est pas possible de défier la terreur totalitaire, mais il est un devoir de résistance. Absolu et pas seulement intellectuel. Actif. Le silence est une forme de complicité. L’analyse des stratégies perverses, l’évaluation des forces et des faiblesses en présence sont une entreprise difficile et périlleuse. Il faut toujours déployer des efforts considérables pour vaincre ses propres résistances et celles des autres, confrontées à la “violence impensable”. Toutes les victimes d’emprise se heurtent à l’incompréhension qu’elles rencontrent de la part de leur entourage et dans tous les contacts avec les institutions. Ces aléas les rendent doublement victime. Les enfants massacrés n’espèrent aucune aide extérieure. Ils savent que les adultes se taisent souvent, même lorsqu’ils se présentent couverts de blessures à l’école. Des milliers de témoignages d’adultes le confirment : le déni a la peau dure. Lorsque la victime est capable de riposter, elle doit éviter les stratégies perverses car, sur leur terrain, les vampires sont les plus forts.

Il est préférable d’utiliser des armes dont ils ne peuvent pas même soupçonner qu’elles pourraient leur être fatales. Ils méprisent, par exemple, l’amitié : ils préfèrent s’imaginer qu’elle sera incapable de résister à leurs attaques terrifiantes ou à l’usure du temps. Mais l’amitié est plus solide que la connivence perverse. Il faut également privilégier la transparence totale, car elle est indispensable pour maintenir les liens que les vampires s’acharnent à détruire. Les personnes victimes d’attaques totalitaires doivent renoncer à chercher un quartier général des agresseurs. Un vaste complot des jésuites émigrés, juifs, francs-maçons, constitue précisément l’explication ou la hantise habituelle des mouvements totalitaires. Mais les agresseurs se reconnaissent, ils flairent l’odeur du sang. Ils forment de redoutables bandes de loups : les réseaux pervers. Ils sont prompts à former des groupements d’intérêts, des associations de malfaiteurs. Experts en manipulation des personnes, des institutions et des médias, ils savent actionner les ressorts de l’indignation.

Le recours à la loi est, en bonne théorie, la meilleure façon de rétablir la vérité. Mais l’expérience prouve qu’il est tout simplement difficile de se défendre parce que le droit lui-même n’est pas adapté pour les protéger efficacement. Cependant, la tentation de se faire justice soi-même est la pire des choses… Au lieu de rétablir la vérité, elle transforme une authentique victime d’emprise en coupable véritable. On peut dire que le système d’inversion a atteint, dans ces cas particulièrement dramatiques, une forme de perfection dans l’horreur. La victime contrainte à faire justice elle-même constitue un déshonneur pour la Justice et la Démocratie. Il faudrait choisir la voie de la solidarité et de la résistance. La victime ordinaire d’un processus totalitaire est souvent isolée, souvent “décervelée”. Elle devrait faire appel à une association spécialisée dans la lutte contre les pervers : associations féministes, services d’aide aux victimes, associations de victimes. Elle pourrait aussi demander une aide à un professionnel de la santé ayant l’expérience de l’emprise que les vampires font subir aux personnes en général les plus faibles : les femmes, les enfants, les minorités, les exclus.

Car enfin ! Quand le mystère commence à s’éclaircir ! Quand le groupe solidaire est parvenu à démonter la logique totalitaire, il peut tenter de recourir à la loi. Mais gare ! Les tenants des idéologies de domination ne connaissent que les rapports de force et la haine. Nous sommes nombreux à savoir qu’il est périlleux de se mettre en travers de leur chemin. Il est impossible de négocier avec eux. Tous ceux qui y furent confrontés partagent cette opinion.

Pour conclure

Le système agresseur est bien rôdé. Il s’arc-boute sur les archétypes qui font de l’homme un loup pour l’homme et du sacrifice le fondement mythique de toutes les sociétés.

La violence est inéluctable et le principe d’autorité patriarcal menacé, dit-on. Les tenants du maintien du lien familial à tout prix, attaquent les partenaires de la protection de l’enfance et plus largement des victimes d’agression ou d’emprise totalitaire. Des voix s’élèvent nombreuses en France pour clamer que les psychothérapies d’enfants sont plus nuisibles qu’utiles, que les mères manipulent leurs enfants pour attaquer les pères faussement accusés d’agressions sexuelles, que les enfants sont suggestibles sinon menteurs…

En dépit de toute logique, des statistiques ahurissantes circulent : “Selon les études, ces fausses accusations atteindraient 70 % des plaintes” écrit par exemple l’auteur de “La douleur des pères”, qui ne dit pas de quelles études il s’agit… avant d’ajouter, péremptoire : “90 % des fausses allégations d’abus sexuels concernent des enfants de moins de 5 ans”. Il est évidemment impossible de vérifier de tels chiffres qui se discréditent par leur caractère outrancier et leur manque de scientificité. Pour appuyer leurs dires, leurs partisans citent nommément des magistrats qui corroboreraient ces chiffres. Mais ceci ne constitue pas un argument valable, et en aucun cas une preuve, car si les adultes ne croient plus les enfants, on pourra bientôt atteindre le chiffre de… 100 % d’allégations mensongères !

Les défenseurs des enfants victimes subissent des attaques où l’inversion, la signature des vampires, triomphe : les professionnels qui font des dévoilements sont attaqués et dénoncés comme violeur de secret, les psychothérapeutes qui ont pour idéal de libérer les consciences, sont accusés d’être des gourous… et la rumeur accuse à tort certains défenseurs des victimes d’être tout simplement… des violeurs. Le déni est tenace et il faut sans cesse faire preuve d’intelligence et d’une solidarité sans faille pour dénoncer le système agresseur. Le décodage constitue une méthode des plus efficaces, car les pervers et les vampires, ne supportent pas la lumière : “Oui je pense avec force et avec ténacité à la victoire de la vérité qui se libère sur les mensonges qui purulent ; de l’authentique sur le toc ; de la connaissance qui se gagne sur l’imbécillité qui se pavane ; et des charmes de la créativité libidinale sur les miasmes inféconds de la perversité” écrivait, dans un de ces derniers écrits, Paul-Claude Racamier, grand spécialiste des vampires, à qui je rends ici hommage.

Bibliographie sommaire

  • Bulletins du Collectif féministe contre le viol : 9, Villa d’Este, 75013, Paris (http://www.cfcv.asso.fr )
  • Eiguer A., Le pervers narcissique et son complice, Paris, Dunod, 1989
  • Hirigoyen M.-F., Le harcèlement moral, Paris, Syros, 1998
  • Hurni M., Stoll G., La haine de l’Amour, Paris, L’Harmattan., 1996
  • Lopez G., Le vampirisme au quotidien, Paris, L’Esprit du Temps, 2003 (réédité et disponible chez le même éditeur sous le titre “Comment ne plus être victime”)
  • Miller A., C’est pour ton bien. Racines de la violence dans l’éducation de l’enfant, Paris, Aubier, 1984
  • Racamier P.-C., L’inceste et l’incestuel, Paris, Les Editions du Collège, 1995.
  • Stoker B., Dracula, Paris, J’ai lu, 2012 (traduction de Jacques Sirgent)

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